Nature de
la conscience - Nature de l’esprit ?
L’Expérience de Mort Imminente à la croisée
des chemins
Résumé : L’Expérience de Mort Imminente (EMI),
médiatisée depuis quelques années, reste un «
ovni » scientifique. Elle pose la question de la nature de la conscience,
et plus encore celle de l’inconscient. Elle interroge surtout la réalité
de l’esprit, au sens d’une nature spirituelle de la conscience humaine.
Le vécu transcendant évoqué dans tous les témoignages
ne peut se réduire au concept d’hallucination. Pour autant, l’EMI
ne prouve nullement l’existence de l’âme ou de l’esprit au sens
religieux, ni d’une forme de survie à la mort physique. Sa parenté
avec l’expérience mystique en fait un objet au-delà du religieux
qui nous oblige à y confronter nos conceptions métaphysiques
et spirituelles.
Quelles questions pose la NDE (
1) aujourd’hui ?
Après plusieurs décennies de médiatisation, que savons-nous
du phénomène EMI, l’expérience de mort imminente,
cet état modifié de conscience si profond et si puissant
qu’il laisse un souvenir impérissable à qui le traverse,
l’éprouve ? Car c’est une épreuve. Elle est sublime,
ineffable, indicible, au-delà des mots et des concepts. Elle laisse
émerveillé et décontenancé, perdu et retrouvé
à la fois ; elle laisse tellement en décalage avec les «
valeurs » de notre civilisation, nos modes de vie, que plus d’un
« expérienceur » (
2) peine à
retrouver, sinon sa place, au moins une place parmi les prétendus-vivants.
Gurdjieff disait que nous dormons, somnambuliques et quasi déjà-morts.
L’EMI est un éveil, comme les autres états modifiés
de conscience profonds. Un éveil à une autre réalité
qui « dépasse » de tellement loin celle-là, l’ordinaire,
qu’elle la transcende naturellement, évidemment. Elle transcende
l’espace et le temps, nos modes de perception, d’analyse, de connaissance…
C’est une évidence y compris à qui n’y « croyait »
pas, avant. Et la première difficulté sera de mettre tout
cela en mots, car c’est forcément une trahison.
Ayons le courage, à partir de ce que nous pouvons en savoir
et en comprendre, de l’extérieur, de regarder en face ce qu’interroge
en nous cette « expérience », et les raisons de sa
difficile intégration dans nos modèles.
Là où les états modifiés de conscience,
ou EMC (rêve, hypnose, transe, méditation, etc.), posent
la question de la nature de la conscience, sa relation à cette
interface ou ce générateur que serait le cerveau, l’EMI
va quant à elle plus loin en posant clairement la question de la
nature spirituelle de cette conscience, et donc de l’homme. Car l’expérience
est profondément et essentiellement spirituelle, ou mystique. En
aucun cas en revanche on ne peut la qualifier d’expérience religieuse.
Il s’agit là d’une nuance d’importance, étant précisé
que la notion de mystique dépasse celle de religion. Ainsi une expérience
mystique peut se dérouler dans un cadre religieux ou non.
On peut en effet rapprocher l’EMI des états d’extases mystiques,
mais outre qu’elle est bien plus rare, l’extase survient dans un contexte
de foi religieuse profonde alors que l’EMI arrive à des gens,
a priori, « ordinaires ». L’extraordinaire commence alors
qu’ils sont inconscients, en état de mort clinique et/ou cérébrale…
Voyons d’abord en quoi l’EMI interroge notre connaissance et surtout
notre conception de la conscience, avant d’adresser le point, ô
combien plus délicat, de la composante profondément spirituelle
de l’expérience.
HORS DU CORPS: UNE AUTRE DIMENSION?
Cette conscience, qu’est-elle ? Passons les définitions académiques
pour s’accorder sur des choses simples, disons de première analyse.La
conscience est la somme de ce par quoi nous sommes présents au
monde ; la somme de nos sensations, perceptions, émotions et pensées.
Le tout interagissant sans cesse, et les auteurs s’entendent pour y ajouter
ce qui fait également notre identité mais qui reste méconnu
: l’inconscient. Le choix des mots prête à confusion mais
disons que le terme d’inconscient s’oppose alors à conscient et
non à conscience.
Lors d’une EMI ou d’un phénomène du même type,
le « sujet » - nous verrons que ce terme devient inadéquat
– se découvre d’abord « hors de son corps ». C’est-à-dire
qu’il perçoit la scène dont il est le protagoniste – inconscient
en apparence et donc passif - depuis un point de vue extérieur
à son corps, au-dessus de celui-ci, généralement au
plafond s’il est à l’intérieur d’une pièce. Il a parfois
même du mal à réaliser que ce corps est bien le sien,
tant il se sent littéralement « détaché »
ce cette contingence physique, alors même qu’il semble conserver
toute son intégrité psychologique. Il est alors conscient
et lucide, dans une situation « normale » dont il mesure peu
à peu l’étrangeté. Cette première impossibilité
relativement à la conception en vigueur, ne doit cependant pas retenir
à elle seule l’attention, car il y a bien plus, même à
ce stade…
Les centaines de témoignages recueillis, analysés,
décortiqués par des professionnels de santé, des
universitaires, anthropologues, psychologues, etc., ont permis de dégager
les traits communs, et les « variables ». Un de ces éléments
récurrents et qui mériterait à lui seul une très
longue analyse, c’est le rapport au temps… et à l’espace. C’est
simple : ils n’existent plus. La conscience (qui est alors un «
point de vue ») se trouve « en tous points de l’espace »
simultanément et le temps ne s’écoule plus, comme figé.
En outre, le « champ de vision » s’étend sur 360°
et certaines images apparaissent comme inversées ! Il est bien connu
que de nombreux psychotropes et hallucinogènes altèrent notre
perception de l’espace et du temps, c’est également le cas dans certaines
pathologies, les « psys » ont donc eu tôt fait de ranger
l’EMI parmi les « désordres mentaux» (de mental disorder),
dans la case des psychoses hallucinatoires de type dissociatif… La situation
a légèrement évoluée depuis et l’EMI n’est
plus classée parmi les états pathologiques.
En effet, dans l’EMI les perceptions ne sont pas altérées,
elles sont au contraire parfaitement claires, plus que jamais en l’occurrence,
et bien que les règles soient totalement modifiées. Ainsi,
tout se passe comme si la conscience évoluait alors dans une «
dimension supplémentaire » à nos quatre dimensions habituelles
(trois dimensions spatiales plus une temporelle). Je ne saurais conseiller
meilleure lecture à ce sujet que la présentation de cette
hypothèse par le Dr Jean-Pierre Jourdan qui en est l’auteur (
3). En résumant grossièrement, l’exercice intellectuel
requis est une analogie avec le passage d’une perception 2D à une
perception 3D. En effet, imaginons la perception qu’un être à
deux dimensions – comme un ver infiniment plat - a d’une feuille de papier
(infiniment fine) sur laquelle il se trouve : il doit l’explorer dans sa
totalité pour en percevoir tous les points, les uns après
les autres. Mais si ce ver s’élève dans la 3ème dimension,
et donc perpendiculairement à la feuille, il perçoit tous
les points de la feuille, simultanément.
Un esprit cartésien se trouve à ce point déjà
bien déconcerté ; ça se complique pourtant singulièrement
avec notre 4ème dimension, le temps. En effet cette hypothétique
dimension supplémentaire (la 5ème) englobe aussi le temps,
de sorte qu’il devient une simple dimension spatiale de plus, une «
ligne » que la conscience peut parcourir instantanément.
C’est d’ailleurs ce qu’elle fait – vers le passé – à
travers l’épisode de la « revue de vie », une autre
composante majeure de l’expérience. La personne voit alors sa vie
défiler, dans tous ses détails, mais – lui semble-t-il -
instantanément ! Moins fréquents sont les témoignages
mentionnant une perception d’événements futurs…
PAR-DELÀ L'OBJET ET LE SUJET
Mais non contente de se « situer » hors espace-temps,
la conscience est capable de bien d’autres prouesses.
Les chausse-trappes de l’interprétation sont multiples, aussi
il faut tâcher de coller d’aussi près que possible aux témoignages
eux-mêmes. Un autre élément très troublant
que l’on retrouve dans nombre d’entre eux, est la capacité de la
conscience à s’identifier à ce qu’elle observe, de sorte
« qu’on devient ce que l’on observe », de là naît
la sensation de faire Un avec Tout. Notons au passage qu’il s’agit d’un
concept central et fondateur des spiritualités hindouistes et de
leurs dérivés.
Une conséquence immédiate est que la notion de perception
objective devient caduque : le sujet devient l’objet perçu, il
ressent ce que l’objet ressent (s’il s’agit d’un être vivant), il
connaît son histoire, il peut percevoir sa forme jusque dans les
moindres détails, y compris microscopiques, puisque la perception
change tout aussi aisément d’échelle, vers l’infiniment
petit ou l’infiniment grand... Il faut là aussi noter une analogie
forte avec certaines descriptions de transes ou d’états méditatifs
au cours desquelles le « voyageur » accède aussi bien
aux confins de l’univers qu’à la structure intime des atomes, ou encore
pénètre l’esprit d’un animal au point de devenir celui-ci.
Il est fondamental d’insister sur cette abolition du rapport sujet/objet.
En effet, le sujet étant la conscience et cette dernière
incluant l’inconscient, l’ensemble des « perceptions » dont
l’expérienceur se souviendra ensuite, mêle des éléments
objectifs (perceptions d’objets réels, lecture de mots et de chiffres)
à des éléments dits subjectifs, dans lesquels la personne
projette son « moi », et en particulier ses peurs et fantasmes.
Il faut ajouter dans la part objective de la perception, la possibilité
maintes fois évoquée de pouvoir lire les pensées des
personnes présentes. De nombreux témoignages ont permis
d’établir qu’il y avait eu acquisition d’information réelle
par le biais d’un moyen non conventionnel.
On est déjà submergé par tant d’impossibilités
relativement au modèle matérialiste, mais jusqu’à
quel point ce modèle est incomplet ou même faux, cela est
incommensurable.
Convenons que le terme « hallucination » appliqué
à ce genre de phénomène, est non seulement un raccourci
simpliste, mais surtout ne dit rien du ou des mécanismes en jeu,
et réfute purement et simplement l’aspect objectif des perceptions
au motif que ces témoignages, même dûment étayés,
recoupés et enquêtés, ne constituent pas une Preuve
au sens scientifique. Un témoignage ne sera au mieux qu’une «
preuve faible ».
Pour autant, si l’on s’en tient aux définitions, est objectif
ce qui est « hors de l’esprit », ce qui est identique quel
que soit l’observateur. Or on a dans l’EMI des constantes identiques quel
que soit le témoin et c’est précisément ce qui valide
l’expérience comme objet scientifique. Nous verrons que la difficulté
à « considérer » scientifiquement un tel objet
provient de la composante essentiellement spirituelle de l’EMI.
Les rares fois où des expériences scientifiques ont
pu être menées sur ces « sorties du corps »,
avec des résultats inégaux mais bel et bien des cas de perceptions
avérés (
4), il s’est trouvé des
incrédules mal inspirés pour faire l’hypothèse que
les informations avaient pu être obtenues par « voyance ».
N’est-ce pas là un faux problème ? Si la conscience peut d’une
manière ou d’une autre s’extraire de l’espace-temps, s’affranchir
de ses contraintes, n’est-il pas logique de faire l’hypothèse que
les phénomènes de voyance, pré et rétro-cognition,
procèdent des mêmes mécanismes que ceux mis en jeu
lors d’une sortie du corps ?
Pour être convaincu que la conscience est d’une nature bien
plus vaste que la conception matérialiste en vigueur, l’indécrottable
sceptique devra en faire l’expérience directe, par lui-même,
la seule qui vaille d’ailleurs. Bergson enjoignait à croiser les
résultats de l’approche objective de la science et ceux de l’exploration
subjective du mysticisme. Mais on peut aussi tenter d’objectiver l’expérience
mystique, en partie seulement. Le raisonnement qui intègre les
limites de sa propre objectivité reste valide jusqu’à devoir
céder la place à l’autre mode d’appréhension du monde
: l’expérience directe, analogique. C’est le propre de la méditation
dont l’objet est d’accéder au « sans-forme », pure conscience
sans mots ni images, et ce par la mise en sommeil des sens, des émotions
et des pensées. En parvenant ainsi à s’observer lui-même,
le méditant constate que ce qui observe est alors son « esprit
», son essence-même, mais gardons ici le terme conscience
entendu comme dépassant et englobant le concept de « moi
» ou d’ego…
DES APPARENCES CHARGÉES DE SENS
Depuis qu’on se penche sur l’EMI, on n’est guère capable
de se redresser pour en avoir une vision globale. Pas de modèle
de conscience, pas de théorie physique autre qu’alternative pour
intégrer dans le champ de la raison ce qui semble la dépasser,
la transcender. L’au-delà de la raison et de l’humain, soit le
divin. C’est à cela que touche celui qui s’approche si près
de la mort qu’il entre dans la lumière, c’est-à-dire le
contraire de la mort. Après la décorporation, l’expérienceur
se trouve en effet irrésistiblement attiré par un point
de lumière qui grandit, pour arriver finalement « dans »
cette lumière. C’est là la phase dite transcendantale de
l’EMI, elle aussi d’un réalisme sidérant, plus fort qu’à
l’ordinaire. Attention, on touche au divin mais à peine, nous dit
le bouddhisme qui met ici en garde contre les conclusions hâtives,
celles auxquelles nous a tellement habitué notre logique dite du
tiers exclu (« De deux choses l’une.. »). Tout n’est pas yin
ou yang, tout est yin et yang, objectif et subjectif, réceptif et
projectif tout à la fois. Notre « inconscient », cet
inconnu, existe dans cette dimension-là qu’atteint l’expérienceur
; comme dans le rêve, on y projette ce qu’on est, son « moi
» ; impossible de tricher. Le langage est celui du symbole. On est
toujours au-delà de l’opposition sujet/objet comme dès la
sortie du corps quand on « devient » ce que l’on observe, et
l’expérienceur découvre un environnement que son inconscient
« construit », au sens qu’il lui « donne forme ».
Mais tout y est signifiant et bien au-delà de l’état de conscience
ordinaire, comme un rêve extra-lucide, et surtout comme si la conscience
et son environnement n’était qu’un même « continuum
». C’est ce sens qui prime et ce vécu-là est aussi au-delà
des images, il est du ressenti pur traduit, projeté en images car
notre conscience, celle de l’homme ordinaire, ne peut intégrer
un mode de perception sans forme. C’est pourquoi s’arrêter à
la forme est trompeur et voir dans l’EMI une illusion c’est d’abord nier
le sens de ce vécu.
Le méditant recherche lui le « sans-forme »,
le règne de la conscience pure. Il y accède en traversant
des niveaux (« de conscience ») qui sont dûment hiérarchisés
dans le bouddhisme comme dans les nombreux courants regroupés sous
le terme d’hindouisme. Il est tout a fait intéressant pour le lecteur
occidental de témoignages d’EMI-NDE de connaître ce qu’en
dit le bouddhisme, en particulier dans le Livre des Morts Tibétain
ou Bardo Thödol (
5). Selon cet enseignement, l’expérienceur
n’atteint que le premier niveau de cette hiérarchie subtile. Les
apparences sont trompeuses, avant tout dans l’existence physique : nos sens
nous trompent et nos pensées, qui en découlent, aussi. Notre
perception de la réalité est erronée et si beaucoup
parmi nous sont prêts à accepter ce « postulat »
- par lequel le bouddhisme rejoint une métaphysique « quantique
» - l’autre piège serait en effet de tomber dans une sorte
d’excès inverse qui consisterait à prendre la moindre «
vision » pour la véritable et seule réalité. Celui
qui meurt à cette vie-là est appelé à reconnaître
en ces visions les projections de son mental-ego. Il doit les dépasser
pour aller au-delà de la forme, vers la conscience, l’énergie
primale, qui est aussi la lumière.
Le fait que cette lumière soit l’énergie primale,
ou fondamentale, est d’emblée vécu par l’expérienceur
comme une évidence. Sa force aimante est telle qu’elle ne laisse
aucune place au doute. La phase « lumineuse » prend fin quand
une barrière est ressentie, un point de non retour qu’un «
guide », familier ou non, enjoint à ne pas franchir en affirmant
que le temps n’est pas venu. Le retour dans le corps est alors brutal.
L’EMI VUE PAR LE BOUDDHISME
Très présents en France compte tenu du succès
du Dharma (« la voie du milieu »), certains lamas et rinpotchés
ont été pressés de questions quant à leur interprétation
de l’EMI, si spectaculaire aux yeux des occidentaux. Il faut de nouveau
mentionner leur insistance à ne pas se laisser abuser par la forme,
qui n’est qu’apparence. Ils citent un exemple en particulier : au cours
de cette phase lumineuse, les expérienceurs relatent souvent leur
rencontre avec un ou plusieurs proches défunts, lesquels se
présentent à eux sous des âges divers, mais sont toujours
identifiés par le témoin. Selon le bouddhisme, les défunts
disparus depuis longtemps devraient être réincarnés,
donc ils ne peuvent pas être là ! (
6)
Le Bardo Thödol décrit les « niveaux » que doit traverser
l’âme du défunt jusqu’au sans-forme, en identifiant clairement
le premier niveau suivant la dimension physique (« plan astral »
des ésotéristes) comme le lieu de la projection des pensées,
des tourments et des interrogations. Un témoin parle de « palier
des affinités » pour évoquer le bilan psychologique
et émotionnel du sujet au moment de l’expérience (
7). Ces pensées prennent forme, elles se matérialisent
pour être littéralement affrontées par la conscience,
c’est pourquoi la peur extrême peut engendrer une expérience
très négative. Difficile alors de dire si l’expérienceur
rencontre réellement des proches, s’il « projette » la
scène ou encore s’il rencontre comme une trace ou un « corps
subtil » du parent décédé, éternellement
présent dans cette dimension-là. D’autant que le bouddhisme
situe tout de même cette dimension hors espace-temps. On se heurte
ici aux limites de nos conceptions et de nos modèles : si le temps
ne s’écoule pas dans cette dimension, comment peut-on y être
puis ne plus y être, à un moment donné… ? Pour compliquer
le tout, plusieurs témoignages d’EMI font état de rencontre
avec des proches décédés, mais dont l’expérienceur
ignorait l’existence, pour cause de secret familial…
Constatons pour finir que l’action du poil-à-gratter bouddhiste
est ici d’autant plus amusante que la notion de réincarnation est
une aberration dans notre culture, et de surcroît l’objet d’un profond
malentendu. Elle est vue chez nous comme une chance et une bénédiction,
celle de pouvoir revenir, revivre ; or pour le bouddhiste elle est un
échec et une condamnation car le but de la vie est de parvenir à
l’éveil, justement afin de briser le cycle des réincarnations,
lui-même alimenté par la loi du karma. Intéressants
regards croisés de deux cultures sur ce qui serait une bénédiction
selon l’une, à laquelle elle ne croit cependant pas, et une malédiction
selon l’autre, à laquelle elle croit depuis toujours. (
8)
L’APPROCHE SCIENTIFIQUE
Notre inconscient occidental, qui recèle tant de mystères,
nous relie-t-il ce que les traditions appellent l’esprit ? En quoi le
cerveau est-il impliqué dans cette affaire ? Voilà des questions
pour les sciences du XXIème siècle. Et surtout le défi
de rattraper de lourdes erreurs telle la scission de la psychologie et
de la psychanalyse au début du XXème siècle, qui laissa
de côté une recherche en parapsychologie très bien
intégrée au champ de la psychiatrie et de la psychologie.
La naissance de la psychanalyse s’est ainsi faite en rupture avec «
l’occultisme », et ce malgré l’intérêt certain
que lui portait Freud. L’hypnose, le somnambulisme (voyance), le magnétisme,
étaient alors étudiés par les sommités de la
science. Aujourd’hui, la psychanalyse et ses multiples écoles, y
compris jungiennes, continuent de sonder l’inconscient de nos contemporains,
sans la moindre considération pour le corpus de la parapsychologie
scientifique qui est pourtant une excellente matière première
(
9). Il faut dire que certains puristes voient avant tout
en la psychanalyse une pratique et non une théorie de l’inconscient.
De même, la psychologie s’est peut-être trop concentrée
sur le pathologique, quand elle ne l’a pas fabriqué malgré
elle, et n’a certainement pas assez poussé ses investigations du
côté des états non ordinaires de conscience vécus
par des personnes en parfaite santé psychologique. Exception notable,
les recherches conduites sur les substances hallucinogènes à
partir des années 60, en particulier aux Etats-Unis où elles
ont littéralement explosé dans l’euphorie de la contre-culture,
pour finir par se décrédibiliser en partie. Un courant a cependant
émergé, celui de la psychologie transpersonnelle fondé
par le psychiatre d’origine tchèque Stanislas Grof. C’est d’abord
le LSD qui a été l’outil de ces « sondages d’inconscient
» qu’opéraient alors, sur d’autres mais aussi et surtout sur
eux-mêmes, les chercheurs de l’époque. Ils ont découvert
avec stupéfaction que Freud avait vu juste mais certainement pas
assez loin.
Les expériences mystiques, l’expérience de mort imminente,
la transe, font partie de ces états non pathologiques, désormais
reconnus comme tels. Ils sont très proches est c’est essentiellement
le contexte inducteur qui les qualifie.
L’EMI fait entrer le sacré, le mystique, le divin dans le
champ de l’investigation pluridisciplinaire. Les neurosciences, un collectif
de disciplines encore neuf, s’intéressent dans certains cas aux
états modifiés de conscience. Transes, extases, états
contemplatifs, autant de conditions extrêmes que la science appréhende
avec circonspection pour les ranger désormais dans « les formidables
capacités du cerveau », notamment à s’auto-suggestionner.
Comme s’il s’agissait là d’une explication rationnelle. Faut-il
rappeler que l’on n’a pas la moindre idée des mécanismes
qui permettent de rêver, que nos outils permettent d’étudier
des activités électriques, magnétiques, ou thermiques,
mais qu’on est loin de comprendre par exemple comment une image interne
est générée et perçue. Dans ces domaines, la
science doit avant tout faire preuve d’une grande humilité, et ne
négliger aucune source d’information ni aucune hypothèse.
L’EMI, UNE EXPÉRIENCE MYSTIQUE?
Il est inévitable de rapprocher l’EMI de l’expérience
mystique. Si l’on prend la liste des composantes d’une expérience
mystique telle qu’établie par Hood en 1975 (d’après Stace,
10), on trouve les caractéristiques suivantes
: perte du sens de soi tout en maintenant la conscience. Qualité
unifiante: expérience d’un sentiment profond d’unité à
travers la multiplicité des objets perçus. Subjectivité
internedes choses. Altération qualitative de perception spatio-temporelle
: l’expérience se situe hors du temps et de l’espace. Qualité
noétique : l’expérience est une source de connaissance. Une
expérience non-rationnelle, intuitive, « insightful »,
qui n’est pourtant pas perçue comme uniquement subjective. Caractère
ineffable : impossibilité d’exprimer l’expérience en langage
conventionnel. L’impossibilité provient de la nature de l’expérience
et non pas des capacités linguistiques de la personne. Affects positifs
: l’expérience est accompagnée d’une qualité subjective
positive. Qualité religieuse : l’expérience est dotée
d’un caractère intrinsèque sacré. Sens du Mystère,
de la crainte (au sens de frayeur sacrée – voir Otto, 1917), de la
révérence, etc.
On ne peut que constater que tous ces éléments correspondent
point par point aux retours d’expériences d’EMI. Est-ce que ça
ne qualifie pas l’EMI en tant qu’expérience mystique ? En réalité,
la seule nuance que l’on peut trouver est la qualité « religieuse
», mais c’est bien là l’élément discriminant,
hautement signifiant.
En effet, la qualité que l’expérienceur donne plus
volontiers à son vécu est « spirituelle », et
non religieuse. Au sens que ce vécu n’est pas marqué par
une imagerie, des signes, un vocabulaire ou une morale religieuse particulière,
sans parler des valeurs de type dogmatique qui sont qu’on le veuille ou
non ce que les religions donnent à voir, et à croire, d’elles-mêmes
avant toute autre chose. Il en va naturellement autrement de leurs versants
mystiques ou « ésotériques ». Attention, l’EMI
peut tout de même comporter des éléments du registre
religieux (des « anges », ou même « Jésus
» sont parfois rencontrés…) mais le ressenti global se situe
lui, une fois de plus, au-delà du concept religieux. Et ce parce que
dans l’EMI la foi n’est pas à l’origine de l’expérience. Elle
va intervenir dans le contenu mais elle n’est pas l’élément
déclencheur, inducteur, ni une condition nécessaire. On objectera
que l’expérience mystique ne survient pas uniquement dans un contexte
de foi religieuse intense, elle peut au contraire en être la source.
Il semble qu’une forme « d’aspiration » à Dieu doive tout
de même pré-exister. Si les contenus rapportés sont en
revanche très proches, on peut faire l’hypothèse que la foi
profonde du croyant l’amène à dépasser la conception
« vulgaire » du sentiment religieux, telle qu’évoquée
plus haut, pour se fondre dans la même expérience océanique
que lors d’une EMI.
UN OVNI SCIENTIFIQUE
Tout comme l’extase mystique, l’EMI est une sorte d’ovni scientifique.
Elle n’apporte aucune preuve, contrairement à ce qu’on veut lui
faire dire, mais se présente comme une épine dans le pied
du schéma réductionniste. Le vécu est subjectif en
apparence mais le récit peut être objectivé, quantifié
et qualifié, comme n’importe quelle expérience psychologique.
L’aspect quantitatif est majeur parce qu’il donne à l’EMI son caractère
d’objet scientifique en soi, puisqu’à la différence des
expériences mystiques l’EMI n’est pas déclenchée par
la foi ou l’adoration. Sauf qu’il était bien commode pour la médecine
de voir en l’extase un état extrême, auto-suggéré
par une attente, une espérance née d’une foi intense. L’EMI
vient déjouer ce schéma parce qu’il n’y a aucune attente de
la part de l’expérienceur, mais une induction qui est l’imminence
de la mort, au sens de la cessation de fonctionner de l’organisme. L’attente
peut être inconsciente mais elle relèverait alors d’un inconscient
collectif, ce qui ne fait que déplacer le problème. Comment
en effet interpréter autrement les EMI vécues par de très
jeunes enfants, parfois des nourrissons qui ne verbaliseront leur vécu
que bien plus tard ?
Si ce n’est pas l’espérance d’un ailleurs lumineux qui provoque
l’EMI, elle a toutefois nécessairement à voir avec son déroulement.
Mais l’EMI reste avant tout un objet scientifique mal identifié
parce que le cadre conceptuel ne fait aucune place à la transcendance.
Le modèle en vigueur s’est affranchi de cette notion puisqu’il
se suffit à lui-même, en dépit de toutes les failles
qu’il présente. Il n’en va pas de même sur le terrain
de la recherche car ceux qui traquent la conscience dans le cerveau savent
que des stimulations du cortex bien placée au niveau du lobe temporal
droit provoque des effets curieux, et gradués : le surgissement de
souvenirs enfouis, l’impression de quitter son corps, puis des sentiments
mystiques… (le tout avec une intensité nettement moindre que lors
d’une EMI) (
11) En conjuguant les approches et les connaissances
des neurosciences et des sciences humaines, les sciences de la cognition,
ou sciences de la conscience, sont amenées à ne plus exclure
a priori qu’une réalité psychique puisse transcender la réalité
ordinaire (c’est-à-dire procède d’un ordre supérieur).
L’AMOUR COMME VOIE
L’état modifié de conscience profond, l’EMI, c’est
l’intuition à la puissance dix mille, le savoir fulgurant et immédiat.
L’accès à la compréhension globale, analogique, de
la réalité, y compris dans ses aspects multiples et trompeurs.
Ce travail globalement effectué par notre cerveau droit et que nous
avons presque complètement désappris au profit du cerveau
gauche, celui qui analyse, décode et interprète. L’EMI abolit
les limites du temps et de l’espace. On « est » partout à
la fois, sans notion de durée, et on ne fait qu’un avec tout. Tous
les repères sont brisés, toutes les certitudes balayées,
et pourtant tout ça fait plus SENS que jamais. Pour un instant qui
est aussi bien une éternité, tout est clair, lumineux, beau,
joyeux et solennel à la fois. Tout est simplement démultiplié,
les sensations, les sentiments, les pensées… La conscience semble
« étriquée » à son retour dans le corps
physique, c’est là aussi une constante des témoignages ;
elle perd une sorte d’ubiquité et d’omniscience qui lui semblait
alors être sa véritable nature.
Comment ceux qui vivent cette expérience appellent-ils cela
? Ils l’appellent Amour, tout simplement. Ce mot qui désigne ce
qui depuis toujours échappe au champ de la raison, puisque le cœur
à les siennes… Dans nos civilisations, ce domaine ressortit à
la sphère privée et son évocation est réservée
à l’art, la littérature ou la poésie. La science n’y
peut rien connaître, ce sentiment est subjectif, il n’est pas de
son ressort et elle n’aborde ce sujet qu’indirectement, via les mécanismes
psychologiques, comportementaux, hormonaux, etc. Voilà un gros
handicap pour l’EMI. La projection hors du corps, passe encore, mais l’Amour,
alors là !
Car il s’agit bien d’amour avec un grand A, mais il va falloir s’entendre
sur l’usage de ce terme.
Dans une inévitable idéalisation de l’EMI, on a rapidement
fait d’elle l’expérience ultime d’ « ouverture de la conscience
», de transformation de l’individu pour le meilleur, désormais
capable d’exprimer l’amour inconditionnel, etc. En réalité,
« l’amour » éprouvé au cours de l’expérience
ne se retrouve pas systématiquement ensuite, loin s’en faut, dans
le comportement ou les attitudes d’un expérienceur. Celui-ci se
trouve tout de même avant tout face à la difficulté
majeure d’exprimer, et d’intégrer, un vécu auquel il attribue
des qualités qui lui valent une étiquette de « délirant
» dans le cadre du modèle dominant. Revenu à son quotidien,
il peut se « radicaliser » et constater éventuellement
qu’il ne pourra retrouver un peu de cette paix intérieure qu’au
prix d’un certain nombre de ruptures : l’activité professionnelle,
les « valeurs », mais aussi l’entourage, les proches, la famille…
LA CONNAISSANCE COMME FIN
Cette histoire d’amour est donc à double tranchant et peut
être faut-il renoncer à identifier l’amour ressenti dans
l’EMI avec le sentiment que nous connaissons ici-bas. De fait, aux dires
des témoins, il est « démultiplié » dans
l’EMI ; mais si l’on s’attarde sur les récits, ce sentiment, qui
est aussi une sensation - celle de la fusion - est de plus étroitement
liée à une troisième notion : la connaissance. L’expérienceur
a cette certitude, à un certain point de son parcours, qu’il peut
accéder immédiatement à toute information, que toute
question trouve réponse avant même d’être formulée,
que le savoir dans son ensemble lui est offert pour peu qu’il sache interroger.
On a ainsi comme trois niveaux successifs de plénitude :
physique, émotionnel, intellectuel, dont on constate à
quel point ils sont intimement liés. La sensation de faire un avec
le tout, d’être à la fois cette partie et cette totalité,
d’une totale interdépendance des êtres et des choses… N’est-ce
pas la manifestation fantasmée de l’amour ? De là naît
l’hypothèse que cette sensation fusionnelle se traduirait sur un
plan émotionnel par un amour infini et inconditionnel, et sur un
plan psychique par la certitude de tout comprendre, de connaître
l’alpha et l’omega de l’existence. Un savoir qui disparaît brutalement
au réveil dans le corps, qui échappe à la mémoire.
C’est qu’il n’est pas possible de l’intégrer à notre niveau
de conscience ordinaire, la raison ne le supporterait pas ! Ainsi amour et
connaissance seraient en quelque sorte consubstantiels, manifestations
d’une même plénitude vécue lors de cet état
modifié de conscience. Une plénitude qui apparaît en
même temps comme le potentiel que recèle notre être
profond.
En résumé si on prend le témoignage de l’expérienceur
au pied de la lettre, il y a une lumière d’amour, de connaissance
et de sagesse, une énergie plus forte que tout ce qu’on connaît
ici-bas, à laquelle on accède seulement lors d’un état
de conscience extrême et qui se révèle alors comme
étant l’environnement « naturel » de notre être
profond, notre conscience ou notre esprit selon qu’on ait plus ou moins
peur des mots. Mieux, cette énergie se révèle être
notre nature-même et nous lie aux êtres et aux choses avec
lesquels nous comprenons être interdépendants, toutes manifestations
d’une même cause.
Soulignons qu’un témoignage n’est que la verbalisation du
souvenir d’un ressenti, survenu lors d’un état d’inconscience.
Et pourtant,même au travers de ces filtres dégénérateur
de sens, un parfum d’absolu diffuse... L’expérienceur fait aussi
passer la réalité de son vécu par des accents de vérité
et l’évidence d’une rupture, qui ajoutent alors au déclaratif.
Au bout de celui-ci, l’Amour est la valeur centrale, absolue, et le chemin
de la Connaissance.
Dès lors, quand bien même tout cela ne serait qu’une
« hallucination », au sens de rêve ou d’illusion, elle
est tout de même porteuse d’une transcendance. En effet, pourquoi
le cerveau recèlerait-il en lui cette ultime cocktail neurochimique
qui propulse dans les sphères pour une expérience cosmique
hors du commun ? A quoi bon proposer/imposer ce stupéfiant voyage
à notre conscience, cette intense illusion, avant une transition
vers ce qui est supposé n’être qu’un néant ? Et pourquoi
donner l’illusion d’un voyage plus réel encore que la réalité
que l’on quitte ? Un ultime pied-de-nez de l’évolution gouvernée
par le « hasard »… ? Comment le cerveau de l’homme a-t-il pu
développer une telle faculté de tromper à ce point
la raison qu’elle puisse croire un instant qu’il y a quelque chose qui
la dépasse ? (
12) N’est-il pas rationnel d’envisager
sérieusement une autre hypothèse, celle que cette expérience
corresponde à une autre forme, un autre niveau ou une autre dimension
de la réalité, à défaut de meilleurs termes,
où la conscience existe en soi et dans un état sublimé
?
POUR UNE TERMINOLOGIE "LAÏQUE"
L’EMI laisse à penser qu’au-delà de l’espace et du
temps, par-delà l’objet et le sujet, le raisonné, le senti
et le ressenti, il y a une réalité, une « méta-dimension
», où tout cela coexiste, où nous existons en tant
que conscience, animée d’une énergie que nous arrivons d’ordinaire
tout juste à appréhender, et capables de réaliser
le sens de notre existence, de notre incarnation. Il faut souligner au
passage que les EMI vécues lors de tentatives de suicides détournent
les suicidants de leurs actes de désespoir.
En aucun cas on ne peut dire que l’EMI prouve une forme d’autonomie
de la conscience, ni la survie après la mort, et encore moins
l’existence de Dieu. Disons seulement que ce n’est qu’au prix d’une très
mauvaise foi qu’on peut lui dénier un intérêt fondamental
pour approfondir notre compréhension de la conscience et de la
nature humaine. A ce propos on constate aux Etats-Unis une préjudiciable
utilisation du vocabulaire et des concepts religieux dans le discours de
certains scientifiques à propos de leurs recherche sur la conscience
et le cerveau. Les termes de Dieu, âme, esprit, ange-gardien, etc.,
y sont superposés à des observations qui semblent confirmer
la « validité » de ces notions. Compte-tenu de la religiosité
qui imprègne la société américaine dans son ensemble,
il ne s’agit pas d’une surprise, mais ce n’est pas aussi anecdotique que
Melvin Morse, par exemple, le relève dans l’introduction à
l’édition française de son best-seller « La Divine Connexion
». Rendant hommage à quelques pionniers français tels
Louis-Marie Vincent ou Paul Chauchard, ou encore au Belge Régis Dutheil,
Morse estime que ces derniers ont « démêlé les secrets
de cette communication avec «Dieu». » Et de poursuivre :
« Bien sûr, ils n’utilisent pas ce mot, mais celui de «
conscience supralumineuse (sic) » ou « système d’information
universel »… » Pourtant, bien qu’il semble naturel à
l’Américain Melvin Morse de s’y référer sans cesse,
il est opportun de s’affranchir autant que possible d’une terminologie religieuse,
qui reste accolée pour l’essentiel à une conception dogmatique
de la réalité. D’autant que telle ou telle notion est valable
pour une religion et pas pour une autre.
Il ne s’agit pas de valider ou d’invalider les religions, ni d’exclure
a priori les enseignements qu’elles renferment. Mais la dimension spirituelle
et sacrée de l’humanité ne saurait se réduire au
religieux.
Sonder la conscience et l'inconscient, la traquer dans le cerveau
et ailleurs, depuis sa relation à l’organisme jusqu’à sa
capacité d’éprouver l’absolu ; étudier les hypothèses
de modèles physiques, ils sont nombreux, qui se construisent autour
de cette problématique esprit/matière (
13)
; cette approche est désormais entreprise dans le cadre, laïc,
d’un « nouveau paradigme » scientifique qui n’est réellement
qu’un changement de point de vue, si possible par une élévation
de la réflexion. Son ambition est de situer le débat au-delà
de la stérile opposition entre une vision réductionniste
et mécaniste, et une parfaite création divine.
Un renversement fondamental peut alors s’opérer à
partir d’une assertion qui est aussi une hypothèse de travail
: la conscience précède ontologiquement la matière,
elle lui préexiste, lui donne forme et l’anime. L’EMI ne se déroulerait
alors pas dans un au-delà mais un « en-deçà
» de l’existence telle que nous la connaissons. Le sentiment qui
s’impose à l’expérienceur est qu’il s’agit d’une sorte de
retour à la maison, de retrouvailles avec une réalité
qui est familière. Cette autre réalité lui semble
alors comme l’est celle-ci au rêveur qui s’éveille, et c’est
la même évidence. Par extrapolation, on peut aisément
accepter l’idée de « niveaux » encore supérieurs.
Le doute ne se réinstalle même pas une fois le voyage terminé.
Le savoir total, le sentiment que toute l’information est accessible immédiatement,
lui, disparaît quand la conscience réintègre le corps.
L’expérienceur aura plus de facilités par la suite pour
activer cette « connexion » en développant son intuition,
voire des capacités psi. Mais la certitude d’avoir accédé
à une sorte de plan supérieur de réalité demeure
toujours. Et, au contraire du rêve, le souvenir de l’expérience
reste extrêmement clair et vivace.
Avec l’EMI, le mystique fait irruption chez le quidam, et même
une intrusion définitive. C’est l’affirmation de cette dimension-là
chez chacun d’entre nous, pas des êtres exceptionnels ayant voué
leur vie à la prière ou la méditation ; n’importe qui.
Cette dimension reste à découvrir, ou plus sûrement,
à redécouvrir. La science y a « objectivement »
sa part, mais pas seulement elle. A chacun de faire l’expérience
directe des facettes de sa conscience, de sonder son esprit. Au point où
nous en sommes, il est probable que ce soit une impérieuse nécessité.
L’EMI donne du sens à notre présence au monde. S’il
est parfois difficile pour l’expérienceur de retrouver un équilibre,
il est revenu de ce qu’il considère pour sa part comme le seuil
de la mort parce que sa vie a finalement un sens. Non pas qu’il ait une
grande tâche à accomplir, bâtir de nouveaux temples
ou diriger les hommes, non, simplement à aimer, c’est-à-dire
sauver le monde.
Jocelyn Morisson
Notes
- NDE : Near-Death Experience (pour Expérience
Proche de la Mort). On trouve les abréviations EMI (Expérience
de Mort Imminente), EMA (Expérience de Mort Approchée),
ou encore EFM (Expérience aux Frontières de la Mort)
- Ce néologisme inélégant
a été adapté de l’anglo-américain «
experiencer » et désigne une personne qui a vécu une
EMI.
- « Les dimensions de la conscience
», Dr Jean-Pierre Jourdan http://perso.wanadoo.fr/iands-france.org/articles/lesdim.html
- Charles T. Tart - Journal of the American
Society for Psychical Research, 1968, vol. 62, no. 1, pp. 3-27
- Bardo Thödol, Adrien Maisoneuve,
Evans-Wentz W. Y. 1981
- Il faut préciser que cette remarque
des enseignants bouddhistes n’est pas à prendre à la lettre.
En effet, le temps passé dans le « bardo du devenir »
n’a pas de correspondance en temps terrestre et il n’existe pas dans le bouddhisme
un « dogme » sur cette question. Il s’agit davantage pour
les bouddhistes d’attirer notre attention sur la dimension « subjective
» de l’EMI, y compris pour ce qui concerne les « âmes
» ou « entités » rencontrées.
- Cité par Evelyne-Sarah Mercier
dans« A la recherche de la lumière, le message des expériences
de mort imminente », in L’Au-Delà, ouvrage collectif sous
la direction de Bertrand Vergely (Noêsis, 1999).
- Les notions de karma et de destin nécessitent
un trop long développement pour être abordées ici.
- Cf. Djohar Si Ahmed : http://www.imi-paris.org/terrain_psychanalyse.php3
- Louis Bourdonnais, in « Éléments
psychologiques de l’expérience mystique » (mémoire)
- Pr Olaf Blanke – Nature 19/09/02
- Une « infinité »
de choses dépasse la raison, disait Pascal. Dans l’EMI, la raison
est dépassée, mais elle est surtout « englobée
» parce que le raisonnement demeure et les facultés de la
raison semblent à l’expérienceur démultipliées
et non réduites.
- Y travaillent notamment Brian Josephson,
Roger Penrose, Ruppert Sheldrake en Grande-Bretagne, Roger Nelson, Dean
Radin et bien d’autres aux Etats-Unis